Le conseil d’Iblis : les vers d’Iqbal sur l’empire, le capital et la démocratie
Les couplets les plus marquants de « Iblis ki Majlis-e-Shura » (1936), le poème où Iqbal fait parler Satan : empire, capital, fausse démocratie. Translittération et traduction française.
En 1936, deux ans avant sa mort, Allama Iqbal écrit un poème étrange : « Iblis ki Majlis-e-Shura », le conseil d’Iblis (Satan). Le diable y réunit ses conseillers pour passer en revue ses réussites, ses inquiétudes et son seul vrai danger. Le texte paraît dans le recueil posthume Armaghan-e-Hijaz (« Le présent du Hedjaz »).
Voici les couplets les plus marquants, en français d’abord, avec la translittération en vert et, dessous, ce qu’il faut en comprendre. Une précision d’emblée : ce sont des personnages qui parlent. Quand Iblis se réjouit de la servitude des peuples, c’est l’ironie d’Iqbal qui travaille, pas son programme.
1. Ce dont Iblis se vante
J’ai fait rêver l’Européen d’empire ; j’ai brisé le charme de la mosquée, du temple et de l’église.
Main ne dikhlaya Farangi ko mulukiyat ka khwab
Main ne tora masjid-o-dair-o-kalisa ka fusoon
Le diable s’attribue l’ambition coloniale de l’Europe et l’affaiblissement de l’emprise des religions sur les consciences.
J’ai appris aux démunis la leçon du destin ; j’ai insufflé au riche la folie du capital.
Main ne nadaron ko sikhlaya sabaq taqdeer ka
Main ne muneim ko diya sarmayadari ka junoon
Deux pièges en un : le fatalisme qui résigne les pauvres, la course à l’argent qui aveugle les riches.
2. Une foi réduite au rituel
C’est le prodige de notre labeur sans relâche : aujourd’hui soufis et mollahs sont tous serviteurs de l’empire.
Ye humari saee-e-peham ki karamat hai ke aaj
Sufi-o-mullah mulukiyat ke bande hain tamam
Le reproche vise les élites religieuses de l’époque, accusées de s’être mises au service de l’ordre colonial.
Que importe que subsiste le tumulte du pèlerinage et du tawaf ? Elle s’est émoussée, l’épée dégainée du croyant.
Hai tawaf-e-hajj ka hungama agar baqi to kya
Kund ho kar reh gayi momin ki taigh-e-be-niyam
Les rites sont intacts, mais la force d’agir s’est perdue. L’épée, ici, c’est l’énergie de l’action.
3. La démocratie comme déguisement
Le deuxième conseiller s’inquiète de « l’autorité du peuple ». On le rassure : l’empire n’a pas besoin d’un roi, il lui suffit d’un costume. Iqbal vise la démocratie que l’Europe pratique chez elle tout en dominant le reste du monde, et non le principe du gouvernement par le peuple.
Nous avons habillé le pouvoir absolu en costume démocratique, dès que l’homme a commencé à se connaître et à se regarder.
Hum ne khud-shahi ko pehnaya hai jumhoori libas
Jab zara aadam hua hai khud-shanas-o-khud-nigar
Le pouvoir absolu n’a pas disparu : il a seulement changé de vêtement.
Assemblée de la nation ou cour de Parviz : est sultan quiconque convoite la moisson d’autrui.
Majlis-e-millat ho ya Parviz ka darbar ho
Hai woh sultan, ghair ki kheti pe ho jis ki nazar
Parlement ou palais, peu importe : ce qui compte, c’est qui profite du travail des autres.
N’as-tu pas vu le système démocratique de l’Occident ? Le visage lumineux, l’intérieur plus sombre que Gengis Khan.
Tu ne kya dekha nahin maghrib ka jumhoori nizam
Chehra roshan, andaroon Changez se tareek-tar
Un visage lumineux en Europe, une face sombre dans les colonies : Iqbal vise la démocratie à deux vitesses.
4. La seule menace
Face à ses conseillers, Iblis écarte la crainte du socialisme. Sa vraie inquiétude est ailleurs : une communauté musulmane qui se réveillerait.
Comment ces socialistes qui errent dans les rues pourraient-ils m’effrayer ? Misérables, l’esprit trouble, les cheveux en désordre.
Kab dara sakte hain mujh ko ishtiraki kucha-gard
Ye pareshan-rozgar, ashufta-maghz, ashufta-mu
Iblis ne craint pas le désordre des idéologies de la rue. Ce qui le menace est plus profond.
Celui à qui l’intérieur des jours est clair le sait : le trouble de demain n’est pas le mazdakisme, c’est l’islam.
Janta hai, jis pe roshan batin-e-ayyam hai
Mazdakiyat fitna-e-farda nahin, Islam hai
Iblis dit lui-même ce qu’il redoute : un islam vécu et actif. Plus le diable s’inquiète, plus Iqbal montre ce qui compte.
Je sais que cette communauté n’est plus porteuse du Coran : le capitalisme est devenu la religion du croyant.
Janta hun main ye ummat hamil-e-Quran nahin
Hai wohi sarmayadari banda-e-momin ka deen
Un constat amer d’Iqbal par la bouche d’Iblis : la communauté a laissé l’argent devenir sa vraie religion.
Comment lire ce poème
Il ne faut pas prendre le poème au premier degré. Iqbal fait parler Iblis pour mettre ses lecteurs devant leurs propres démissions : le fatalisme des pauvres, l’avidité des riches, la foi réduite au rituel. La menace que redoute le diable, c’est une communauté qui retrouve l’action. Le vocabulaire de l’époque (« socialistes », « mazdakisme ») renvoie aux débats des années 1930 ; il doit se lire dans ce contexte.
Nous avons volontairement laissé de côté quelques couplets du même poème, qui reprennent des clichés de l’époque sur un groupe religieux et n’ajoutent rien à l’argument.
Questions fréquentes
De quand date « Iblis ki Majlis-e-Shura » ?
Le poème est daté de 1936. Il figure dans Armaghan-e-Hijaz, publié après la mort d’Iqbal en 1938.
Iqbal approuve-t-il ce que dit Iblis ?
Non. Iblis décrit sa stratégie pour mieux la dénoncer. Le procédé est ironique : plus le diable se félicite, plus le lecteur est invité à réagir.
Ces traductions sont-elles officielles ?
Non, ce sont des traductions libres de la rédaction de Pacasso, établies à partir du texte ourdou translittéré. Elles cherchent le sens plus que la lettre.
Pour aller plus loin
- Le dossier Iqbal : tous nos articles
- Allama Iqbal et la chute des empires
- La science, le capital et l’illusion de la modernité
Source du texte : recueil Armaghan-e-Hijaz, version translittérée consultée sur iqbalurdu.blogspot.com. Traductions : Pacasso.